Crimes rituels au Gabon : « La peine de mort n’est pas la solution », estime Lynda Nzah Bekalé
Face à la recrudescence des crimes rituels, le président gabonais a annoncé, le 8 janvier dernier, le recours potentiel à un référendum sur le rétablissement de la peine de mort. La présidente de l’Association chrétienne des professionnels de la justice, Lynda Nzah Bekalé, magistrat hors hiérarchie et conseiller à la Cour de cassation, répond aux questions de la rédaction d’Info241.
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Info241 : Madame la présidente de l’Association chrétienne des professionnels de la justice, quelle est votre position officielle sur le débat relatif au retour de la peine de mort ?
Lynda Nzah Bekalé : Sur cette question relative à la peine de mort, l’Association chrétienne des professionnels de la justice, par ma voix, ne partage absolument pas l’idée de rétablir cette sanction pour régler des questions aussi graves que les crimes rituels ou d’autres faits criminels. D’abord en raison du caractère sacré de la vie, mais aussi parce que le Gabon est signataire de plusieurs accords internationaux qui vont dans le sens de l’abolition de cette peine.
La magistrate
Par ailleurs, nous ne croyons pas que la peine de mort soit la solution pour éradiquer les crimes rituels ou toute autre forme de criminalité grave. Le véritable débat est ailleurs. Il s’agit avant tout de permettre à la justice de sanctionner effectivement les auteurs. Le problème n’est pas de savoir si la sanction doit être la peine de mort ou la réclusion à perpétuité. Ces deux peines sont d’une extrême gravité. Mais le véritable enjeu est de laisser la justice travailler sans immixtion, sans entrave au déroulement normal des procédures.
Vous savez, les auteurs de crimes rituels sont souvent identifiés, voire connus. Malheureusement, ils bénéficient parfois d’un système de protection, car ce n’est pas « monsieur tout-le-monde » qui commet ce type d’actes. Dès l’instant où l’on permettra à la loi de s’appliquer pleinement, vous verrez que ces crimes diminueront. Une personne condamnée à 30 ans de réclusion criminelle perd pratiquement sa vie sociale et sortira très âgée. Qu’elle soit morte ou non, l’impact est presque similaire.
Comment conciliez-vous le principe sacré du respect de la vie humaine avec l’exigence de justice, de réparation et de protection de la société pour des crimes d’une extrême gravité ?
Lynda Nzah Bekalé : Comme je l’ai dit, la vie est sacrée et la justice est là pour garantir les droits et obligations de chacun. La peine de mort n’est pas la solution. La solution consiste à permettre à la justice de faire son travail. Il faut arrêter et juger avec toute la rigueur de la loi les véritables auteurs, instigateurs et commanditaires de ces crimes rituels. Si cela est fait, vous réglerez le problème, tout en préservant le caractère sacré de la vie.
La vie est déjà sacrée, et la loi est là pour en garantir la protection. Mais lorsque quelqu’un pose des actes qui violent ce principe, il s’expose à la sanction. En tant que magistrats, nous ne faisons que notre travail : appliquer la loi.
Le droit pénal gabonais doit-il, selon votre association, évoluer pour mieux répondre à ces crimes spécifiques sans recourir à la peine de mort ?
Lynda Nzah Bekalé : Je l’ai déjà indiqué : le droit est déjà très clair et très sévère. Trente ans de réclusion, vingt ans, même dix ans, représentent une part énorme dans la vie d’un être humain. Personnellement, je ne partage pas l’idée d’aller jusqu’à la peine de mort pour sanctionner des faits qui sont déjà lourdement punis.
Si les familles victimes d’enlèvements ou de crimes rituels voient effectivement que la justice sanctionne les coupables par des peines de détention, si l’on commence à lever les immunités de certains députés ou à sanctionner des ministres fautifs, alors vous verrez que les familles endeuillées seront apaisées, parce que la justice aura fait son travail.
Or, qui sont aujourd’hui les personnes arrêtées ? Souvent, ce sont des exécutants : « le petit Badou du quartier » à qui on a promis un million de francs CFA pour enlever un enfant. Mais qui est l’instigateur ? Que faisons-nous de ces commanditaires une fois que nous avons la preuve de leur implication ? Malheureusement, il existe aussi une réalité : nous manquons souvent de preuves contre les instigateurs.
Et sans preuves, la loi, aussi sévère soit-elle, ne peut pas s’appliquer. On ne peut pas arrêter quelqu’un sur la base d’une simple supposition. Sinon, même vous pourriez être accusée à tort. Quelqu’un pourrait dire : « C’est Madame X qui m’a envoyé enlever un enfant », alors qu’elle ne connaît même pas cette personne. Devant les « on dit », la loi est impuissante.
Qu’il y ait ou non la peine de mort, en l’absence de preuves, la loi ne peut rien. Même si l’on modifie le Code pénal pour y introduire la peine capitale, qui va-t-on exécuter sans preuves ? Des innocents ? Il faut donc faire très attention. La rigueur de la loi ne se limite pas à la sévérité de la sanction ; elle réside aussi dans l’obligation du juge de statuer sur la base d’éléments concrets. Si rien n’est apporté au juge, il ne peut pas juger, qu’il y ait mort d’homme ou non.
Quelles mesures prendre pour éradiquer ces crimes odieux au Gabon ?
Lynda Nzah Bekalé : Il faut donner plus d’indépendance aux juges afin qu’ils puissent agir conformément à la loi.
Il faut permettre à la justice d’appliquer tous ses moyens, notamment la possibilité de lever l’immunité ou la protection de certaines personnes, lorsque des preuves suffisantes existent démontrant leur implication comme instigateurs ou auteurs de crimes rituels ou de tout autre crime.
Il ne faut pas surprotéger certaines catégories de personnes alors que d’autres sont surexposées. Juger uniquement l’auteur matériel d’un crime alors qu’il existe un instigateur est aussi une forme d’injustice. Les deux doivent pouvoir être jugés. Le seul et véritable moyen est donc de garantir l’indépendance du juge. Le jour où le juge sera réellement libre de juger sans immixtion, la justice commencera véritablement à faire son travail.
Au Gabon, depuis février 2010, la peine de mort a été abolie par la loi n° 00/03 du 15 février 2010. Cette peine, prévue par la loi de 1963, a donc été supprimée en 2010.
Quel message adressez-vous aux victimes et aux décideurs publics dans ce débat aussi sensible pour la cohésion nationale ?
Lynda Nzah Bekalé : Aux victimes, je présente mes sincères condoléances. Il n’y a pas de mots pour exprimer la douleur liée à la perte d’un être cher, surtout lorsqu’elle survient de manière aussi violente et cruelle. Je les encourage à ne pas cesser de réclamer justice et à utiliser tous les moyens légaux pour l’obtenir.
Aux autorités, je dis : donnez à la justice son indépendance. Laissez la justice rendre le droit avec les moyens nécessaires pour que les juges puissent véritablement faire leur travail. Il ne suffit pas d’accuser les juges de corruption ; il faut aussi examiner dans quelles conditions ils travaillent et rendent la justice. Il faut mettre fin aux immixtions dans les décisions et les procédures judiciaires afin que la justice retrouve sa probité et son intégrité.
Si un juge ne fait pas son travail, utilisez les mécanismes de sanction prévus par la loi. Mais commencez d’abord par lui permettre d’exercer correctement ses fonctions, dans le respect strict de la loi.
Propos recueillis par BBO
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