Gouverner par l’arbitraire : le dangereux tournant du régime gabonais
Dans cette tribune libre pour les lecteurs d’Info241, Victor Mefe, porte-parole d’Ensemble pour le Gabon, livre une charge frontale contre ce qu’il présente comme un basculement autoritaire du régime gabonais. À partir de la décision rendue ce 15 mai dans l’affaire Alain-Claude Bilie-By-Nze, l’auteur dénonce une justice instrumentalisée, une communication présidentielle destinée selon lui à banaliser la détention prolongée, et une méthode de gouvernement fondée sur le rapport de force plutôt que sur l’apaisement. Entre critique de l’arbitraire, inquiétude sur l’État de droit et rappel des urgences sociales — chômage, eau, électricité, précarité —, cette tribune interroge la trajectoire d’un pouvoir d’Oligui Nguema qui promettait la rupture, mais que ses adversaires accusent désormais de recycler les pratiques qu’il disait combattre
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La décision rendue le 15 mai 2026 dans l’affaire Alain-Claude Bilie-By-Nze n’est pas seulement une décision judiciaire contestée. Elle marque un moment politique lourd de conséquences.
Elle confirme surtout une intuition devenue difficile à ignorer : la tournée médiatique menée ces derniers jours en France par le porte-parole de la présidence n’avait pas vocation à expliquer une procédure judiciaire. Elle visait à préparer l’opinion à accepter qu’Alain-Claude Bilie-By-Nze puisse rester en prison aussi longtemps que le régime l’estimera nécessaire.
Tout était déjà contenu dans les éléments de langage distillés sur les plateaux français et certains plateaux locaux.
Lorsque le porte-parole de la présidence explique tranquillement sur RFI que plusieurs Gabonais restent détenus pendant des années sans jugement, il ne décrit pas un dysfonctionnement qu’il faudrait corriger. Il prépare les esprits à considérer cette situation comme normale.
C’est cela qui est grave.
Car derrière cette communication soigneusement calibrée apparaît une réalité d’une brutalité regrettable : le pouvoir a choisi d’installer l’idée que la liberté d’un citoyen pourrait désormais dépendre moins du droit que du rapport de force.
La décision du 15 mai vient confirmer cette logique.
Le pouvoir savait parfaitement que cette affaire provoquait une profonde tension dans le pays.
Il savait que des voix s’élevaient déjà dans la magistrature, chez les avocats, dans la société civile et jusque dans l’opinion internationale.
Il savait que beaucoup attendaient un geste d’apaisement.
Il a choisi l’inverse.
Depuis le 30 août 2023, ce régime affirme vouloir restaurer les institutions. Pourtant, à chaque moment important, il donne le sentiment de mesurer sa capacité à gouverner non par la sagesse, le droit ou l’apaisement, mais par sa capacité à imposer un rapport de force.
Toujours la démonstration de puissance.
Toujours la logique de confrontation.
Toujours la tentation de faire plier plutôt que de convaincre.
Lorsqu’une tension apparaît, le pouvoir ne cherche presque jamais à désamorcer intelligemment la crise. Il cherche d’abord à montrer qu’il peut tenir, contourner, frapper, imposer, résister à la pression.
C’est une méthode de gouvernement qui s’est installée et qui durcit progressivement.
Et c’est précisément ce qui inquiète aujourd’hui une partie grandissante du pays.
Car une partie des Gabonais avaient soutenu le changement annoncé en pensant tourner la page de certaines pratiques. Beaucoup découvrent aujourd’hui, avec amertume, que les méthodes dénoncées hier sont reproduites avec davantage de brutalité.
Le discours de rupture s’effondre progressivement face aux faits.
Le régime militaire promettait une justice indépendante.
Les syndicats de magistrats et de greffiers parlent eux-mêmes de pressions et d’absence de sérénité.
Ils promettaient la fin de l’arbitraire.
Le pays assiste à une procédure dont les irrégularités évidentes sont dénoncées bien au-delà du cercle politique d’Alain-Claude Bilie-By-Nze.
On promettait la restauration de l’État de droit.
Mais chaque crise importante semble désormais se résoudre par la démonstration d’autorité plutôt que par le respect scrupuleux des principes de droit.
Le cas Alain-Claude Bilie-By-Nze concentre aujourd’hui toutes ces contradictions.
Ce qui frappe une grande partie de l’opinion, ce n’est pas seulement l’existence d’une plainte ancienne troublante. C’est la violence politique qui traverse toute cette séquence.
Toute cette séquence donne le sentiment d’une volonté de neutraliser un adversaire qui refuse de plier face au régime.
Et plus le pouvoir cherche à convaincre qu’il s’agit d’une affaire ordinaire, plus une partie de l’opinion nationale et internationale y voit désormais une prise d’otage.
Car lorsqu’un citoyen — fût-il ancien Premier ministre — cesse d’apparaître comme un justiciable bénéficiant pleinement des garanties prévues par la loi, pour devenir le centre d’un rapport de force politique assumé, alors la frontière entre procédure judiciaire et détention politique devient de plus en plus difficile à distinguer.
Le maintien en détention d’Alain-Claude Bilie-By-Nze ne produit plus aujourd’hui l’effet recherché par le pouvoir.
Il alimente au contraire une conviction grandissante : cette affaire dépasse désormais largement le cadre judiciaire. Elle est devenue politique et démocratique.
Le plus inquiétant est peut-être ailleurs : le pouvoir semble désormais considérer la peur comme un instrument normal de gouvernement .
Comme si l’autorité devait toujours s’exprimer par la démonstration de force.
Comme si reculer, dialoguer ou apaiser devenait un aveu de faiblesse.
Comme si la fermeté devait forcément passer par l’humiliation de l’adversaire.
Pourtant, dans nos traditions bantoues, un pouvoir respecté n’a jamais été celui qui écrase le plus fort.
Le pouvoir respecté est celui qui sait empêcher que le village sombre.
La sagesse gabonaise n’a jamais glorifié l’humiliation permanente.
Elle a toujours valorisé l’équilibre, la retenue et la préservation de l’harmonie collective.
Un dirigeant fort n’est pas celui qui pousse son peuple au bord de la cassure pour prouver sa force et son autorité.
C’est celui qui sait arrêter l’engrenage avant que les choses avant que la situation n’atteigne un point de basculement.
Aujourd’hui, le pouvoir gabonais porte une responsabilité immense.
Car à force de tout vouloir contrôler de manière obsessionnelle, il risque de fragiliser ce qui permet justement à un État de tenir durablement : la confiance dans la justice, dans les institutions et dans l’idée même d’équité entre les citoyens.
Pendant ce temps, les vraies angoisses des Gabonais demeurent : chômage, eau, électricité, précarité, déclassement social, perte de confiance dans les institutions.
C’est cette réalité qui nourrit la colère.
C’est cette réalité qui mobilise la diaspora.
C’est cette réalité qui explique pourquoi les opérations de communication organisées à l’étranger peinent désormais à convaincre.
Retirer abusivement à Alain-Claude Bilie-By-Nze ses droits fondamentaux ne résout ni la crise de l’eau, ni le chômage, ni l’effondrement des services publics. Cette escalade ne répond qu’à une seule obsession du régime militaire : conserver le pouvoir sans contradiction réelle dans le pays.
MEFE Victor, Porte-Parole Ensemble Pour le Gabon
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