Visite d’Oligui en France : le Gabon des opposants, des exilés et des détenus ne doit pas disparaître du décor
À quelques jours de la visite officielle du président gabonais en France, Victor Mefe* adresse une lettre ouverte à l’ambassadeur de France au Gabon. Revenant sur les principales évolutions politiques intervenues depuis la transition de 2023, il exprime ses inquiétudes face à l’affaiblissement des contre-pouvoirs, aux atteintes aux libertés publiques, à la gouvernance du pays et au recul de la transparence démocratique. Convaincu que l’amitié entre les peuples ne peut être dissociée du respect de l’État de droit, il appelle la France à faire entendre une voix fidèle aux valeurs qu’elle affirme défendre.
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Monsieur l’Ambassadeur,
Depuis votre prise de fonctions au Gabon, il y a près de trois ans, vous avez été le témoin privilégié d’une succession d’événements qui ont profondément transformé la vie politique, institutionnelle et démocratique de notre pays.
Vous avez accompagné la période ouverte par la transition militaire consécutive au coup d’État d’août 2023.
Vous avez assisté à l’élaboration d’une nouvelle Constitution concentrant l’essentiel des pouvoirs entre les mains du Président de la République, texte qui, selon les informations rendues publiques, a été présenté au Président de la République française avant même d’être soumis à la connaissance du peuple gabonais.
Vous avez également été témoin d’un référendum dont les conditions d’organisation ont été largement contestées par une partie de la classe politique et de la société civile, marqué notamment par une forte abstention et par le rejet exprimé par une partie importante de la diaspora gabonaise vivant en France.
Puis sont intervenues l’élection présidentielle ainsi que les élections législatives, dont les conditions d’organisation ont fait l’objet de nombreuses contestations portant notamment sur la transparence du scrutin et l’égalité entre les candidats.
Ces différentes séquences politiques annonçaient déjà ce qui est progressivement devenu une caractéristique majeure de la gouvernance actuelle : une concentration du pouvoir accompagnée d’une opacité croissante dans la conduite des affaires publiques.
« Une concentration du pouvoir qui nourrit l’opacité »
Aujourd’hui, des politiques publiques structurantes sont mises en œuvre sans véritable concertation nationale, tandis que les mécanismes de contrôle démocratique et de reddition des comptes apparaissent considérablement affaiblis, notamment dans des secteurs stratégiques tels que les hydrocarbures, les mines ou encore les infrastructures.
Dans le même temps, la trajectoire de la dette publique ainsi que la gestion des finances de l’État suscitent de nombreuses interrogations. Plusieurs institutions financières internationales ont récemment relevé des insuffisances persistantes en matière de gestion des finances publiques, de transparence budgétaire et de gouvernance, alimentant les inquiétudes des investisseurs comme des partenaires du Gabon.
« Les libertés fondamentales ne peuvent devenir une variable d’ajustement politique »
Mais c’est probablement sur le terrain des libertés fondamentales que les préoccupations sont aujourd’hui les plus profondes.
Depuis plusieurs mois, de nombreuses organisations, acteurs politiques et citoyens dénoncent une instrumentalisation de la justice ainsi qu’une utilisation des institutions susceptible de porter atteinte aux libertés publiques.
Les arrestations d’opposants, les actes de torture, les poursuites judiciaires contestées, les pressions exercées sur certains médias, les intimidations visant des responsables politiques, les restrictions de déplacement imposées à certaines personnalités ainsi que les expropriations réalisées au nom de l’utilité publique alimentent un climat de forte inquiétude.
À cela s’ajoute une succession de réformes législatives perçues par une partie de l’opinion comme des instruments destinés à renforcer le contrôle politique de la société.
Le nouveau Code de la nationalité, qui fait craindre à certains opposants la perte de leur nationalité gabonaise, ainsi que les restrictions imposées aux réseaux sociaux — devenus le principal espace d’expression des voix critiques — illustrent cette évolution.
« Une opposition réduite à l’exil ou au silence »
Parallèlement, plusieurs figures importantes de l’opposition ont quitté le territoire national.
Le professeur Albert Ondo Ossa, candidat à l’élection présidentielle de 2023, poursuit désormais ses activités depuis la France pour des raisons qu’il présente comme liées à sa sécurité.
D’autres responsables politiques, à l’image de Monsieur Ali Akbar Onanga Y’Obeghe, exercent également leurs activités hors du Gabon.
Mais le cas le plus préoccupant demeure celui de l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze.
Depuis le 15 avril 2026, principal opposant au pouvoir en place, il est privé de liberté dans des conditions que ses soutiens contestent vivement, estimant que cette détention est dépourvue de fondement juridique crédible et qu’elle méconnaît plusieurs garanties prévues par le droit gabonais ainsi que par les engagements internationaux du Gabon en matière de droits de l’homme.
Au moment où cette lettre vous est adressée, cet ancien chef du gouvernement, que vous avez eu l’occasion de rencontrer dans l’exercice de vos fonctions, entame son troisième mois de privation de liberté dans des conditions de détention indignes.
« Derrière les honneurs diplomatiques, une autre réalité existe »
Monsieur l’Ambassadeur,
Si je prends aujourd’hui la liberté de vous interpeller publiquement, c’est parce que vous êtes l’un des observateurs étrangers les mieux informés de la dégradation progressive de la situation politique, économique et sociale du Gabon.
Dans quelques jours, le Président de la République gabonaise effectuera une visite officielle en France à l’invitation du Président Emmanuel Macron.
Je crains que cette visite ne donne à voir au monde qu’une image soigneusement mise en scène : celle des honneurs protocolaires, des déclarations d’amitié, des photographies officielles et d’un rassemblement politique organisé à Paris pour célébrer le pouvoir en place.
Cette séquence diplomatique risque malheureusement de masquer une réalité beaucoup plus complexe, dont vous connaissez parfaitement les contours.
« Beaucoup de Gabonais ont aujourd’hui le sentiment que la France ne prend plus ses distances »
Je m’adresse également à vous parce que beaucoup de Gabonais ont aujourd’hui le sentiment que la France a fait le choix d’accompagner, sans véritable distance critique, les autorités actuelles.
La présence quasi permanente des représentants du pouvoir gabonais dans les médias français contraste avec la très faible visibilité accordée aux voix critiques, donnant progressivement l’impression qu’aucune opposition significative n’existerait dans notre pays.
Enfin, cette lettre publique est aussi la conséquence de l’absence de réponse au courrier adressé par l’association Le Gabon en Marche au ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères.
Nous souhaitions y présenter les travaux que nous conduisons actuellement avec le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme afin de contribuer à l’amélioration de la situation des droits fondamentaux au Gabon.
Nous souhaitions également attirer l’attention des autorités françaises sur les difficultés rencontrées par de nombreux étudiants gabonais en France, confrontés à la suspension de leurs bourses et aux incertitudes entourant la suppression de certains dispositifs d’aide au logement.
« L’amitié entre les peuples ne peut s’affranchir de l’État de droit »
Monsieur l’Ambassadeur,
Ma démarche ne procède d’aucune hostilité envers la France.
Elle n’est dirigée contre aucune nation ni contre aucun peuple.
Elle procède d’une conviction simple : l’amitié entre les peuples ne peut durablement s’affranchir de la défense de l’État de droit, des libertés fondamentales et des principes démocratiques.
La jeunesse gabonaise, profondément ouverte sur le monde, observe avec attention les positions adoptées par la France sur le continent africain.
Elle attend de votre pays qu’il demeure fidèle aux valeurs universelles qu’il affirme défendre.
Je forme donc le vœu que la relation franco-gabonaise puisse continuer à se construire dans un dialogue sincère, fondé sur le respect des droits fondamentaux, de la démocratie, de la transparence et des aspirations légitimes du peuple gabonais.
Je vous prie d’agréer, Monsieur l’Ambassadeur, l’expression de ma très haute considération.
*Victor MEFE
Gabonais, citoyen engagé
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