Gabon : L’« affaire » des 5 000 milliards détournés par Sylvia Bongo tient-elle (vraiment) la route ?
Depuis quelques jours, les autorités gabonaises parlent d’un détournement de fonds mirifique par Sylvia Bongo Valentin et avancent le chiffre de 5 000 milliards de francs CFA détournés par l’ancienne Première dame du Gabon. Même « au pays des milliards », qui en a pourtant vu d’autres, cela suscite tout de même de sérieuses interrogations.
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Peu après le coup d’État du 30 août 2023 au Gabon, qui a renversé Ali Bongo, la junte militaire se gausse d’avoir mis aux arrêts « des prévaricateurs de l’argent du peuple » (sic), notamment Sylvia Bongo, Noureddin Bongo et plusieurs autres personnes, dont des ministres et de hauts fonctionnaires réputés proches de Noureddin Bongo.
Et, comme les images sont toujours plus parlantes que les discours, la junte militaire présente Noureddin Bongo et Ian Ngoulou dans la cour de l’état-major de la Garde républicaine, devant des valises de billets de banque que l’on présente comme volées. Le chiffre de 4 milliards est avancé. Les Gabonais s’en émeuvent, s’indignent, mais rares sont ceux qui s’interrogent sur la véracité des « preuves » présentées.
Sylvia Bongo est, quant à elle, filmée, non pas devant des valises de billets de banque, mais lors d’une « comparution » devant un magistrat. Faute de billets de banque, l’opinion publique gabonaise se rue sur le sac à main de l’ancienne Première dame, auquel on attribue une valeur qui n’a rien à voir avec son prix réel. Mais qu’importe ! Ce qui compte, c’est de voir l’épouse d’Ali Bongo ainsi vouée aux gémonies.
Des sommes folles sont annoncées comme ayant été détournées, des milliers de milliards, dit-on. Et lorsque la junte militaire et son chef, le général Brice Oligui Nguema, « restituent » au gouvernement un chèque de la banque privée BGFI d’un montant de 7 milliards 200 millions et 50 francs CFA, présenté comme la « restitution au gouvernement gabonais des sommes saisies par le CTRI », on ne s’interroge pas davantage, notamment sur la façon dont cette « restitution » est faite et, surtout, sur ceux qui en ont profité. On se dit que le procès de Sylvia Bongo, annoncé à cor et à cri, permettra de montrer l’étendue du « pillage » du Gabon.
Pourtant, ce chèque de 7,2 milliards de francs CFA pose lui-même une question essentielle. Si les autorités affirment aujourd’hui que 5 000 milliards de francs CFA auraient été détournés, pourquoi la seule somme officiellement exhibée et présentée comme une « restitution » ne représente-t-elle qu’une infime fraction de ce montant ? Où sont passés les 4 993 milliards de francs CFA restants ? Si de telles sommes avaient effectivement été retrouvées, leur présentation aurait constitué un argument politique et judiciaire bien plus puissant que quelques images de valises de billets.
« Publiez le dossier d’accusation »
Le 15 mai 2025, Sylvia Bongo et Noureddin Bongo quittent le Gabon en compagnie d’Ali Bongo. Si l’information fuite grâce à la présidence de la République angolaise, qui affirme que ces « libérations font suite aux demandes formulées par le chef de l’État angolais, João Lourenço (...) auprès de son homologue gabonais, Brice Oligui Nguema », au Gabon, c’est silence radio. Et lorsque les autorités gabonaises prennent enfin la parole, elles affirment qu’il s’agit d’une action humanitaire et assurent que le procès se tiendra.
Le procès se tient effectivement en novembre 2025, mais aucune preuve concrète d’un détournement de fonds par Sylvia Bongo ou par Noureddin Bongo n’est présentée. Aucun compte bancaire alimenté par de l’argent détourné, au Gabon ou à l’étranger, n’est identifié de façon précise, avec des numéros de compte et, bien sûr, des preuves concrètes permettant de les rattacher à leurs supposés propriétaires. Mais, là aussi, qu’importe ! Le tribunal « condamne » Sylvia Bongo et son fils, Noureddin Bongo, à vingt ans de prison…
Entre-temps, dénonçant une parodie de procès, ils avaient, dans un communiqué du 13 novembre 2025, demandé « au ministère public de mettre à la disposition des Gabonais l’entier dossier de 2 188 pages afin que le peuple gabonais puisse en juger de lui-même ». Une demande royalement ignorée par la justice gabonaise.
Cette demande demeure pourtant l’une des questions les plus troublantes de cette affaire. Si les preuves existent réellement, pourquoi refuser de rendre public le dossier d’accusation ? Pourquoi empêcher les Gabonais de consulter les pièces sur lesquelles repose une condamnation aussi lourde ? La transparence aurait permis de mettre un terme aux interrogations. Son absence les nourrit.
Des preuves fabriquées ?
Concernant ces images, Noureddin Bongo était revenu, lors de plusieurs interviews, sur la séquence où on le présentait devant des valises de billets de banque juste après le coup d’État, en des termes clairs : il affirme avoir agi sous la contrainte, des militaires menaçant de s’en prendre à sa femme et à ses enfants de la pire et la plus innommable des façons.
Il soutient également que les images diffusées auraient été obtenues sous la contrainte et dans un contexte de violences et de pressions psychologiques. Sylvia Bongo rapporte, elle aussi, que l’on a voulu lui faire subir la même mise en scène, mais que, face à son refus catégorique, l’opération avait finalement dû être abandonnée.
Là encore, une question demeure. Si les preuves matérielles d’un détournement aussi colossal existaient réellement, pourquoi aurait-il été nécessaire de recourir à une telle mise en scène médiatique ? Dans un État de droit, des preuves bancaires et comptables suffisent à elles seules à établir des infractions financières.
5 000 milliards détournés, vraiment ?
Depuis quelque temps, le pouvoir évoque une somme de 5 000 milliards de francs CFA, soit 7,62 milliards d’euros, qui auraient été détournés par Sylvia Bongo. Si le procès n’a pas permis de prouver les détournements allégués par la justice gabonaise, on peut légitimement se demander sur quels éléments le pouvoir de Libreville se fonde désormais pour avancer de tels chiffres.
À lui seul, ce montant interroge. Le budget annuel du Gabon oscille généralement entre 3 000 et 3 500 milliards de francs CFA. Affirmer qu’une seule personne aurait détourné 5 000 milliards revient à soutenir qu’elle aurait soustrait l’équivalent de plus d’une année et demie de budget national. Une telle opération aurait nécessairement laissé des traces dans les comptes publics, les établissements bancaires, les organismes de contrôle et les institutions financières nationales et internationales.
Comment cela est-il possible ? Et surtout, où sont les preuves ? Où sont ces 5 000 milliards ? Lorsqu’on parle d’argent, surtout lorsqu’il est déposé sur des comptes bancaires, il existe toujours une traçabilité, au niveau national (Trésor public, banques privées...), au niveau sous-régional (Banque des États de l’Afrique centrale), puis au niveau mondial. Un tel montant, même réparti sur plusieurs comptes bancaires, ne peut pas passer inaperçu et, lorsqu’on est un minimum sérieux, on ne peut pas avancer de tels chiffres sans en apporter la moindre preuve.
C’est précisément ce qui constitue le cœur de l’interrogation. Lorsqu’il est question de 7,62 milliards d’euros, il existe nécessairement une traçabilité bancaire. Si celle-ci existait, elle aurait été produite devant les juges, rendue publique ou présentée à l’opinion. Or, à ce jour, aucune démonstration de cette nature n’a été apportée.
Cette interrogation vaut également pour la Fondation Sylvia Bongo Ondimba. Durant des années, ses comptes ont fait l’objet de rapports certifiés par des commissaires aux comptes. Si des milliards de francs CFA avaient transité frauduleusement par cette structure, ces audits auraient nécessairement relevé des irrégularités majeures. Là encore, il suffirait de produire ces rapports ou les éléments comptables démontrant de tels mouvements.
Enfin, cette affaire soulève une autre question de cohérence. Alors que les autorités dénoncent aujourd’hui un détournement colossal remontant à plusieurs milliers de milliards, le gouvernement de la transition reconnaît lui-même que la très grande majorité des marchés publics conclus depuis septembre 2023 l’ont été de gré à gré. Aucun audit public complet des finances de la transition n’a, par ailleurs, été rendu public. Dès lors, la question de la transparence mérite d’être posée pour toutes les périodes et pour tous les responsables, quels qu’ils soient.
Mais on peut avancer tout et n’importe quoi au Gabon, surtout lorsque l’on dirige l’État. Lénine ne disait-il pas : « Faites-leur avaler le mot, ils avaleront la chose » ?
Et au Gabon, même s’ils ne sont pas marxistes-léninistes, les militaires au pouvoir l’ont bien compris.
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