Crimes post-électoraux de 2016 : Quand les remords d’Ali Bongo obligent la justice gabonaise à sortir du bois
C’est l’une des nouveautés de l’interview qui nous été accordée hier. Ali Bongo Ondimba a reconnu que des Gabonais avaient perdu la vie lors des violences ayant suivi la présidentielle contestée d’août 2016. Dans l’interview exclusive accordée samedi 22 août à Info241, l’ancien président n’a avancé aucun bilan, mais a exprimé des regrets sur la gestion de cette crise. « Des citoyens gabonais ont perdu la vie en 2016 et, dix ans plus tard, ma douleur reste intacte », a-t-il déclaré. Une parole tardive qui replace au centre du débat l’un des dossiers les plus sensibles et les moins éclaircis de ses quatorze années au pouvoir.
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L’ancien chef de l’État a également renouvelé ses condoléances aux familles et admis que la réponse des autorités de l’époque continue de soulever des interrogations. « La proportionnalité de cette réponse fait encore débat », a-t-il concédé hier, après avoir rappelé l’incendie de l’Assemblée nationale et les attaques contre des bâtiments publics. Il reconnaît ainsi l’existence d’une riposte de l’État sans préciser les unités engagées, les ordres donnés ni la chaîne de commandement mobilisée. Ses propos ne constituent pas un aveu de responsabilité pénale, mais ils rendent encore moins acceptable l’absence d’une enquête nationale indépendante.
Une reconnaissance sans bilan ni responsables
Sur le nombre de victimes, Ali Bongo s’est gardé de trancher entre les différents bilans avancés depuis 2016. « Si les chiffres avancés concernant le nombre de morts varient, il n’en reste pas moins que chaque vie perdue était une vie de trop », a-t-il affirmé. À l’époque, les autorités gabonaises avaient reconnu que 3 morts présentés comme des "casseurs", tandis que l’opposition, des organisations de défense des droits humains et des familles évoquaient un bilan beaucoup plus lourd d’une cinquantaine de morts.
Une vue extérieure du QG de l’opposant à Libreville
L’ancien président gabonais va toutefois plus loin qu’une simple reconnaissance des décès en exprimant un regret sur la stratégie adoptée par son pouvoir au moment des faits. « Avec le recul, j’aurais souhaité davantage de dialogue pour éviter cette escalade », a-t-il confié. Il ajoute qu’« aucun pouvoir ne vaut une vie gabonaise », une formule forte venant de celui qui dirigeait l’État et les institutions au moment des violences. Ce regret politique ne suffit cependant pas à déterminer les responsabilités administratives, militaires et pénales dans les morts, les disparitions, les arrestations et les détentions dénoncées après le scrutin.
Un dossier enterré malgré le changement de régime
Pour rappel, ces violences avaient éclaté après l’annonce le 31 août 2016, de la réélection contestée d’Ali Bongo face à son opposant Jean Ping. Le quartier général de l’opposant avait notamment été pris d’assaut dans un contexte de répression, de manifestations et d’arrestations massives. Saisie par le Gabon, la Cour pénale internationale avait ouvert un examen préliminaire avant de le refermer en septembre 2018, estimant ne pas disposer d’une base raisonnable pour ouvrir une enquête relevant de sa compétence lié à un génocide ou à un crime contre l’humanité. Cette décision internationale n’interdisait pourtant pas à la justice gabonaise d’enquêter sur d’éventuels homicides, violences, détentions arbitraires ou abus d’autorité.
Une vue intérieure après l’assaut meurtrier
Le renversement d’Ali Bongo, le 30 août 2023, avait fait naître l’espoir d’une réouverture des dossiers douloureux de l’ancien régime. L’ancien général de brigade Brice Clotaire Oligui Nguema avait alors promis de restaurer les institutions et de mettre fin à l’impunité. Pourtant, les crimes présumés liés à la crise post-électorale de 2016 semblent toujours absents des priorités judiciaires des nouvelles autorités de Libreville. Ni commission nationale indépendante, ni audience publique, ni procédure clairement annoncée n’est venue établir le nombre exact de victimes et la responsabilité des décideurs ou des exécutants.
Ali Bongo épargné par les poursuites
Ce silence contraste avec la célérité affichée dans les procédures financières engagées contre plusieurs figures de l’ancien pouvoir. Sylvia Bongo et son fils Noureddin Bongo Valentin ont été poursuivis puis condamnés par contumace en novembre 2025, à 20 ans de réclusion criminelle pour des infractions comprenant notamment le détournement de fonds publics et le blanchiment de capitaux. Ali Bongo, lui, n’a jusqu’ici fait l’objet d’aucune poursuite publiquement annoncée par la justice gabonaise. Cette différence de traitement alimente nécessairement les interrogations sur les limites de la volonté de rupture proclamée après le coup d’État.
L’ancien président gabonais aujourd’hui en exil
L’ouverture d’une enquête sur les violences de 2016 ne signifierait pas que l’ancien président est automatiquement coupable des crimes dénoncés. Elle permettrait d’entendre Ali Bongo, les anciens responsables gouvernementaux, les dirigeants des forces de défense et de sécurité, les témoins ainsi que les familles des victimes. La justice devrait également déterminer quels ordres ont été donnés, par qui, dans quelles circonstances et avec quelles conséquences. C’est précisément à une institution judiciaire indépendante qu’il revient d’établir ces faits, et non aux récits opposés des anciens gouvernants et de leurs adversaires.
Des remords qui appellent des actes
En reconnaissant publiquement les morts et en regrettant l’insuffisance du dialogue, Ali Bongo vient lui-même de rappeler que ce dossier ne peut rester indéfiniment enfoui. Ses déclarations pourraient constituer un point de départ pour de nouvelles auditions, même si elles ne remplacent ni les témoignages, ni les expertises, ni les pièces administratives ou militaires nécessaires à une procédure. Les familles attendent moins une bataille de chiffres qu’une vérité judiciaire sur le sort de leurs proches. La reconnaissance de leur souffrance doit désormais être suivie d’un travail rigoureux sur les responsabilités.
La justice gabonaise, que le pouvoir d’Oligui Nguema affirme avoir restaurée, se trouve ainsi placée devant sa propre cohérence. Elle ne peut poursuivre les détournements présumés de l’ancien régime tout en maintenant sous le tapis les atteintes à la vie et aux libertés commises durant la même période. Dix ans après les violences, l’ouverture du dossier ne relèverait ni de la vengeance ni d’un règlement de comptes politique, mais d’une exigence de vérité et de réparation. Les remords d’Ali Bongo ont rouvert la porte : il appartient désormais à la justice de la franchir.
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